Le kiosque du weekend: 12-13.08.17

 

 

1. Débat de la semaine: Google est-il intolérant?

 

Le profil Twitter de James Demore

 

  • Mauvaise semaine pour Google qui a mal géré la polémique provoquée par l’un de ses employés, un ingénieur de 28 ans à l’origine d’un memo dénonçant la politique de diversité en entreprise de Google qui favoriserait les femmes et les minorités aux dépens des employés blancs. Selon lui, l’absence des femmes à des positions de pouvoir dans les industries de haute technologie  est une affaire de différences biologiques avec les hommes.
    Un discours qui va à l’encontre des efforts mis en place par Google pour essayer de diversifier son personnel et qui n’arrange pas les affaires de la Silicon Valley accusée ces derniers mois d’entretenir une culture sexiste hostile à la gent féminine – voir Uber.
  • James Demore: « Martyr de la liberté d’expression ou bro tech sexiste? »
    Après la publication de son mémo incendiaire (« Google’s Ideological Echo Chamber ») sur Motherboard ce week-end, James Demore, diplômé de Harvard a été viré lundi pour « violation du code de conduite de l’entreprise » et pour « perpétuer des stéréotypes sur le genre susceptible de blesser ».
    Le jeune ingénieur de 28 ans s’y présentait comme le porte parole d’autres employés restés silencieux, soit par manque de courage ( et à cause de la « culture de la honte ») soit parce qu’ils « ont peur d’être virés ».

    Quand on parle de diversité et d’intégration, la parti-pris progressiste de Google a créé une monoculture qui se maintient en essayant de réduire au silence ses opposants (…) Je veux juste dire que les différences biologiques entre hommes et femmes leur attribuent différentes qualités et capacités et ces différences peuvent expliquer pourquoi les femmes sont sous-représentées dans les positions de pouvoir de l’industrie de haute technologie.

    On dirait plus un manifeste de droite pour la liberté d’expression d’une culture masculine, blanche et sexiste que d’une véritable étude socio-économique des différences hommes-femmes et surtout une critique à peine caché de la politique de diversité en entreprise de Google.

 

  • La « guerre culturelle » , l’un des thèmes de prédilection de la droite américaine, qu’elle a efficacement implanté dans le discours politique fait son chemin dans les entreprises de la Silicon Valley, traditionnellement à gauche et désormais accusée d’être intolérante au pluralisme idéologique et à la liberté d’expression.

    L’industrie des Hautes Technologies a toujours soutenu les thèmes de l’immigration et de la diversité en entreprise, même quand la majorité de leur personnel reste essentiellement blanc et masculin. Mais l’élection de M. Trump l’année dernière – et ses positions contre le politiquement correct, son langage grossier à l’encontre des femmes, ses actions contre l’immigration ou la protection de l’environnement – semblent fragiliser ces idéaux.
    De l’autre côté, les propos de Trump ont conforté ceux qui pensent autrement dans l’industrie de Haute Technologie et les ont poussé à exprimer tout haut ce qu’ils pensaient tout bas (…)
    Le mémo de M. Damore et son renvoi en ont fait un héros des sites de droite comme Breitbart qui critiquent depuis les sensibilités politiques de la Silicon Valley

  • « How James Demore went to Google employee to Right Wing hero »The Washington Post

 


2. Une communauté invisible

 

  • La communauté américaine d’origine asiatique est l’une des plus importantes des Etats-Unis mais contrairement aux latino et Afro-américains, l’une des moins représentées sur la scène médiatique, culturelle et politique malgré la discrimination et la violence dont elle a été victime dans les années 80 et 90.

    La discrimination est ce qui rapproche les Américains d’origine asiatique.
    Les premiers chercheurs des études américano-asiatiques appartenaient au « Third World Liberation Front » [une coalition d’associations de minorités étudiantes très actives] à la fin des années soixante contre la perspective trop européenne de l’enseignement.
    Quand les programmes d’études américano-asiatiques se sont développés en Californie au début des années soixante-dix, les cours reposaient surtout des expériences personnelles d’oppression et de solidarité forgées à travers l’expression d’une épreuve commune (…)
    Le projet de définition d’une identité américano-asiatique était limité aux universités de la Ivy League [sur la Côte Est] et celles de la Côte Ouest, jusqu’en 1982, date à laquelle, Vincent Chin, un ingénieur d’une usine automobile de Détroit, a été battu à mort par des assaillants qui accusaient la concurrence japonaise d’être responsable de la dépression du marché automobile américain. Quand les assassins de Chin ont été condamnés à de la prison avec sursis et une amende de trois mille dollars, des manifestations ont éclaté dans tout le pays et permis l’émergence d’une unité pan-asiatique consciente que si Chin, un fils d’immigrés chinois, pouvait être tué à cause des importations automobiles japonaises, le concept d’une identité américano-asiatique pouvait les aider.

 

  • Michael Cheng, fils d’immigrés chinois né dans le Bronx, est mort en décembre 2013 lors d’un séjour d’intégration organisé par la fraternité américano-asiatique Pi Delta Psi du Baruch College de New York qu’il venait d’intégrer. Un rite d’initiation censé sensibiliser et rapprocher les étudiants de cette « communauté invisible » s’est transformé en bizutage fatal pour le jeune étudiant de 19 ans.

    En pleine cérémonie, le bizut doit penser à ses parents et aux sacrifices qu’ils ont fait en tant qu’immigrés, les humiliations qu’ils ont subi et l’invisibilité oppressante d’être Asiatique aux Etats-Unis. Les bousculades, les coups et insultes racistes [de la cérémonie] sont censées être l’expression physique de la lutte [de leurs parents].
    Cette dernière marche au cours de laquelle il est guidé par les autres membres de la fraternité vers son parrain doit lui apprendre que la solidarité avec ses frères asiatiques est le seul moyen de réussir dans un monde de blancs.

    Michael s’est effondré au milieu de cette étape dite du « Glass Ceiling » qui consiste à parcourir un terrain gelé dans le nuit, avec un sac à dos de quinze kilos sur les épaules, les yeux bandés tout en évitant les coups de ses camarades. Inconscient. Ses camarades ont tardé à appeler les secours puis ont essayé de maquiller l’accident. Quatre d’entre eux ont plaidé coupable de meurtre sans préméditation et 37 autres personnes ont été inculpés.

  • « What a Fraternity Hazing Death Revealed About the Painful Search for an Asian-American Identity »The New York Times magazine

 


 

3. After the Shooting

 

  • C’est la cover story du California Sunday magazine intitulée « After theShooting »: La journaliste Jeaeh Lee a suivi pendant une année Gwen Woods, la mère de Mario Woods, 26 ans, tué par la police de San Francisco en décembre 2015 après avoir agressé un piéton avec un couteau sous de stupéfiants. La vidéo de sa mort a fait le tour des réseaux sociaux et provoqué une vive polémique sur la violence de la police: 

    Le corps de Mario a été tellement endommagé par les impacts de balles [une vingtaine au total] que le médecin légiste a suggéré que son cercueil soit protégé par une paroi en verre pour empêcher qu’un de ses membres se détache au moindre contact. Mais Gwen l’a laissé ouvert. Elle s’est penchée sur le cercueil et a effleuré le visage de Mario. Son visage était maquillé, son corps recouvert d’un costume noir et d’une cravate rouge, rembourrés pour qu’il ait l’air moins abîmé. “Ils ont aussi rembourré la tête” continue Gwen. “C’était impossible de l’embrasser tellement il était fragile”. Elle a noté une cicatrice sur sa joue droite et s’est demandé si une balle l’avait traversée à cet endroit.

    Un samedi après midi, deux mois après la mort de Mario, Gwen est entrée dans l’Eglise épiscopale méthodiste africaine de Oakland (…) Elle s’est assise près de l’autel, dans une section réservée aux “mères” – ces femmes qui, comme elle, ont perdu un enfant tué par la police. Samaria Rice, la mère de Tamir Rice; Valerie Bell, mère de Sean Bell; Geneva Reed-Veal, mère de Sandra Bland; Gwendolyn Carr, mère d’Eric Garner; Lezley McSpadden, mère de Michael Brown. « Le club auquel personne ne souhaite appartenir » a pensé Gwen – elle en était la dernière membre.

    Elle a vite compris que ce monde des « mères en deuil » était compliqué: Le deuil n’était pas le leur mais quelque chose que d’autres s’appropriaient. Chaque jour, il fallait rétablir un semblant de vérité, protéger l’image de Mario, pas seulement de la police mais aussi de ceux qui voulaient en faire un symbole. C’était facile de perdre le Mario qu’elle chérissait – aimant, drôle, intelligent, agaçant et confus.

    (…) Dans les mois qui ont suivi “l’exécution de Mario”, Gwen se rappelle avoir participé autant que possible à de réunions, à des marches, rassemblements. Les manifestants demandaient à ce que le chef de la police [de SF] démissionne et s’excuse publiquement et que les officiers qui ont tire sur Mario soit arrêtés et jugés. « Je pense qu’ils se sont tous dits, Nous sommes tous Mario Woods. Mario est notre fils, notre frère:. Felicia Jones, un membre de la communauté proche de Gwen m’a dit qu’ils le prenaient « très personnellement ».

  • « After the Shooting, A year in the life of Gwen Woods »California Sunday Magazine

 


4. Les Américains

 

  • C’est aussi une cover story, celle de l’édition de septembre de The Atlantic, un extrait de l’ouvrage de Kurt Andersen, « Fantasyland: How America Went Haywire – A 500 year History » à paraître à la rentrée (aux Etats-Unis) aux éditions Random House. La théorie est la suivante: Donald Trump n’est pas une exception mais une continuité de l’esprit américain.

    Pourquoi agissons nous de la sorte?
    Parce que nous sommes Américains – Parce qu’être Américain, ça signifie qu’on peut croire en tout ce qu’on veut; que nos croyances sont les mêmes, ou supérieures à celles des autres, experts ou non. A partir du moment où les gens adhèrent à cette vision, le monde tourne à l’envers, et la relation de cause à effet n’existe plus. Ce qui est vrai devient incroyable et ce qui est incroyable devient vrai.
    (…)
    Ce n’est pas seulement les Américains qui prennent des idées absurdes au sérieux. Mais l’Amérique en est le foyer et l’épicentre mondial (…) A l’exception des pays pauvres, il n’existe aucun autre endroit où les croyances surnaturelles et folkloriques ont autant d’importance dans l’identité des gens. C’est l’exceptionnalisme américain du XXIème siècle. Le pays a toujours été unique. Mais aujourd’hui cette singularité est différente.
    Nous sommes toujours riches et libres, toujours aussi influents et puissants que n’importe quelle autre nation – le synonyme d’un pays développé. Mais cette tendance à la crédulité, à faire les choses à notre manière, à démentir les faits, et n’avoir aucune certitude sur la réalité, a fini par gommer les caractères exceptionnels de notre pays et l’a transformé en un pays “moins développé”

    Certains considèrent la présidence de Trump – une ère de post-vérité et de faits alternatifs comme impensable – comme le dernier phénomène américain, inexplicable et insensé. Mais c’est juste l’expression d’un état d’esprit qui a rendu l’Amérique si unique depuis ses débuts. Un mélange extraordinaire d’individualisme et de zèle religieux, un mélange de show business et de n’importe quoi, qui fermente pendant des siècles, puis qui passe par les années soixante puis l’ère internet. On obtient l’Amérique d’aujourd’hui, celle où la réalité et le fantasme se mélangent dangereusement.

    (…)

    Donald Trump est un escroc qui vous une haine contre l’establishment. Il n’aime pas les experts, parce qu’ils s’opposent à son droit, en tant qu’Américain, de croire ou prétendre que les mensonges sont des faits, qu’ils ont l’odeur de la vérité. Il voit des complots partout. Il exploite le mythe du martyr blanc. Il représente ce que j’appelle syndrome Kids R Us – gâtés, impulsifs, bougons, un sale gosse de 71 ans.

     

« Le peuple contre les élites »: la nouvelle guerre culturelle de Trump

L’article a été publié hier sur le site internet aujourd’hui de la revue conservatrice The National Review et écrit par son rédacteur en chef, Rich Lowry, qui est également commentateur sur Fox News.

Le peuple contre les élites

Le premier défenseur de la culture de la nation est le président Donald J. Trump

On a du mal à se l’imaginer à première vue. Trump a fait la couverture de Playboy. Il s’est marié trois fois. Il a dirigé des concours de beauté et a fréquemment été invité dans l’émission de radio de Howard Stern. Sa « discussion de vestiaire » filmée sur la vidéo de Access Hollywood montre le peu d’égard qu’il a envers la bienséance.

Il est difficile d’imaginer que Donald Trump en combattant crédible de la guerre culturelle comme celle d’il y a quarante ans. Mais il en a réorienté les principales tendances, autrefois liés à la religion et à la moralité sexuelle, sur le terrain du populisme et du nationalisme.

La guerre culturelle de Trump est fondamentalement celle du peuple contre les élites, celle de la souveraineté nationale contre le cosmopolitisme, et enfin celle du patriotisme contre le multiculturalisme. 

En résumé, c’est la différence entre les luttes sur les droits des gays ou l’immigration, sur la rupture du mariage ou Black Lives Matter. La nouvelle guerre est aussi émotionnellement chargée que l’ancienne. Elle implique également les questions fondamentales sur ce que nous sommes en tant que peuple, qui sont plus compliquées que le débat sur les taux d’imposition ou s’il devrait y avoir des limites budgétaires dans le domaine de la défense.

Les participants sont dans l’ensemble les mêmes. L’ancienne guerre culturelle opposait la classe moyenne américaine d’un côté aux élites et milieux universitaires des côtes Est et Ouest et Hollywood de l’autre. La nouvelle guerre aussi.
Et tandis que Trump n’a aucun intérêt à lutter contre le mariage gay ou s’engager dans les guerres des toilettes publiques, sa position « pro-life » est un héritage de l’ancienne guerre.

Pourtant, n’importe quel détracteur qui prévient, plus par réflexe qu’autre chose, que toute tentative de contrôler le corps de femmes ou établir une théocratie est dépassé. Donald Trump a beaucoup d’ambitions mais pas celle d’imposer sa moralité sur les autres.

Il essaye plutôt de renverser un establishment corrompu qui, selon lui, a mis à la fois ses propres intérêts et un altruisme mal avisé et flou au-dessus du bien-être du peuple américain. Ce n’est pas seulement un programme gouvernemental, c’est une croisade culturelle qui intègre un important élément régional  et de classe. (…)

Prenons la guerre du président avec les médias. Presque tous les Républicains ont de mauvaises relations avec la presse. Pour Trump, pourtant, c’est plus qu’une collection de quotidiens partisans, ils incarnent une expression néfaste et prédominante de l’élite du nord-est qu’il cherche justement à détrôner.

Il n’y a pourtant rien de nouveau chez ceux qui occupent les hauts commandements de la culture d’accuser les Républicains d’avoir l’esprit étriqué et d’être intolérants. Mais le niveau de vitriol va devoir s’élever pour s’opposer au défi frontal de Trump. 

Son insistance sur les frontières, la cohérence culturelle, l’ordre public et la fierté nationale va provoquer de la peur et du ressentiment. Des priorités qui, dans la logique des élites culturelles, qui considèrent les élections de novembre comme une aberration, étaient les reliques d’une Amérique amenée à disparaître rapidement, incapable de représenter l’avenir du pays.
Trump et ses supporters ont parié autrement. 

La guerre culturelle est morte, Vive la guerre culturelle.

 

Un texte passionné qui donne une idée du challenge culturel qui attend Donald Trump mais qu’on pourrait qualifier de « folie des grandeurs » sachant le manque de légitimité du nouveau président auprès des électeurs américains, et après les manifestations monstres de ce weekend.

Encore une fois comment prétendre aller à contre courant d’un pays sans avoir remporté la légitimé populaire? C’est une insulte faite aux soixante-cinq millions d’électeurs qui n’ont pas choisi Donald Trump et qui n’ont pas l’intention du moins, pour le moment, de retourner en arrière